CABINET GILLES PERRAULT
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    La légende de l’ébéniste Jasmin

    Description

    Vrai ou Faux - L’expertise des objets d’arts et de collection. Mosaïque d’articles sur le dépistage des faux, réalisée par une trentaine de spécialistes de l’Union Française des Experts, unique en son genre, ce livre s’adresse aux néophytes, comme aux amateurs avertis. Il aborde des domaines aussi divers que les meubles, la céramique, les objets archéologiques, la peinture, les armes, le verre… montrant quels sont les indices permettant de déceler les faux et relatant l’histoire de faux célèbres. (L’Union Française des Experts – Editions L’Estampille / L’objet d’Art.)

    Auteurs

    Bruno Mabille et Gilles Perrault

    Date
    1991/01/01
    Media
    Ouvrage

    De toutes les légendes qui hantent les salles des ventes, celle de Jasmin illustre bien l’exploitation de la crédulité des foules. Habitués à gérer les écoles et les maîtres, les professionnels de l’art ne sont pas à l’abri d’erreurs bénignes qui peuvent avec le temps s’amplifier et prendre des proportions aberrantes, comme nous allons le découvrir ensemble dans cet exemple édifiant. Tout amateur de beaux meubles marquetés reconnaît les meubles “Hollandais” du XVIIᵉ siècle, abondamment décorés de rinceaux de feuillages et de fleurs en bois des îles. Les plateaux des consoles, bureaux et autres meubles, reflètent de somptueux tableaux souples et élégants rivalisant par leur recherche du naturel à l’aide d’ombres et de demi-teintes, avec les marqueteries Boulle fort en vogue à la cour du Roi Soleil.

    “Bureau de pente en bois de placage richement marqueté dans le goût de Jasmin, de corbeilles fleuries et d’oiseaux ; il présente quatre tiroirs en ceinture et repose sur quatre pieds cambrés. Époque fin Louis XIV ou début de la Régence.”
    “Bureau de pente en bois de placage richement marqueté dans le goût de Jasmin, de corbeilles fleuries et d’oiseaux ; il présente quatre tiroirs en ceinture et repose sur quatre pieds cambrés. Époque fin Louis XIV ou début de la Régence.” H. 0,995 m, L. 1,02 m, P. 0,52 m. Galliera 1965.

    Ces marqueteries hollandaises ont toujours été appréciées des collectionneurs et n’ont jamais sombré dans l’oubli. Or, au début des années 1970 qui marquèrent l’essor fulgurant du marché de l’art avec la spéculation nationale et internationale, une marchandise abondante fut soumise au feu des enchères. Chacun essaya de valoriser ses objets en mettant en avant, par exemple, une provenance ou une estampille prestigieuse. Les meubles du XVIIᵉ siècle ne portant pas d’estampille, la différence s’établit sur la qualité des éléments. On vit alors, dans les catalogues, la légende suivante : « décor marqueté de vases fleurs, mascarons, branchages et fleurs de jasmin », ces dernières étant en buis ou en ivoire.

    “Très rare et beau bureau Mazarin à toutes faces entièrement et richement marqueté sur fond de palissandre et encadrements d’ébène. Il présente sur le dessus abattant par moitié une corbeille de vannerie fleurie et feuillagée posant sur un entablement soutenu de grands rinceaux ornés de rubans, fleurs et feuillages et supportant un volatile. Il ouvre à quatre tiroirs de part et d’autre d’un portillon en retrait et pose par huit montants gainés à traverses. Sur la face avant, la marque de Jasmin. Époque Louis XIV.”
H. 83 cm, L. 106 cm, P. 67 cm. Versailles 1977.
    “Très rare et beau bureau Mazarin à toutes faces entièrement et richement marqueté sur fond de palissandre et encadrements d’ébène. Il présente sur le dessus abattant par moitié une corbeille de vannerie fleurie et feuillagée posant sur un entablement soutenu de grands rinceaux ornés de rubans, fleurs et feuillages et supportant un volatile. Il ouvre à quatre tiroirs de part et d’autre d’un portillon en retrait et pose par huit montants gainés à traverses. Sur la face avant, la marque de Jasmin. Époque Louis XIV.” H. 83 cm, L. 106 cm, P. 67 cm. Versailles 1977.

    Un ébéniste fantôme

    Dès 1965 apparut le fantôme d’un ébéniste. On put lire dans un catalogue cette légende : « Bureau de pente en bois de placage richement marqueté de corbeilles de fruits et oiseaux, dans le goût de Jasmin (palais Galliera) ». D’autres suivirent avec la même appellation. Ces meubles de qualité se vendirent fort honnêtement. Quelques temps après, “dans le goût de Jasmin” se transforma en “atelier de Jasmin”, puis “attribué à Jasmin”, pour donner enfin naissance à la fameuse “marque” ou “estampille de Jasmin”. Cette surenchère, qui sévit pendant une vingtaine d’années, finit par attirer l’attention des experts quand ils s’aperçurent que sa production couvrait plus d’un siècle. Le bruit ne tarda pas à courir qu’il s’agissait d’une mauvaise plaisanterie, mais les professionnels qui avaient été dupés eurent quelques réticences à l’admettre. Par ailleurs, il eût été très gênant que l’affaire vînt aux oreilles des acheteurs !…

    “Meuble scriban en bois de placage sur toutes faces, marqueté de branchages fleuris. Le dessus à abattant dissimule trois tiroirs. La ceinture présente quatre tiroirs encadrant une porte. Il repose sur huit pieds gaines réunis par des croisillons. Époque Louis XIV. Par Jasmin, dont il présente les fleurettes en ivoire.”
H. 0,86 m, L. 1,01 m, P. 0,615 m. Galliera 1975.
    “Meuble scriban en bois de placage sur toutes faces, marqueté de branchages fleuris. Le dessus à abattant dissimule trois tiroirs. La ceinture présente quatre tiroirs encadrant une porte. Il repose sur huit pieds gaines réunis par des croisillons. Époque Louis XIV. Par Jasmin, dont il présente les fleurettes en ivoire.” H. 0,86 m, L. 1,01 m, P. 0,615 m. Galliera 1975.
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    La légende de Jasmin aurait pu s’arrêter dès novembre 1984 lorsqu’une exceptionnelle commode était présentée aux enchères à Monaco. On pouvait, en effet, lire dans le catalogue : « Les fleurs de jasmin du décor ont fait attribuer, dans le passé, les meubles qui les portaient à un ébéniste appelé Jasmin. » Ce ne fut qu’un coup d’épée dans l’eau. On ne change pas les habitudes des professionnels avec deux lignes dans un catalogue. Surtout quand ces habitudes génèrent des bénéfices. Deux ans plus tard, à Meaux, « une commode estampillée de Jasmin, d’époque Régence » faisait un score impressionnant malgré son mauvais état de conservation. Après 1986, les estampilles disparurent des enchères et on assista, enfin, à une prudente réserve. C’est ainsi qu’une « table en bois noirci incrusté d’écailles, de motifs floraux en bois de rapport, …, dans le goût de Jasmin » était présentée à Drouot en octobre 1989, qu’une « commode pouvant être attribuée à l’ébéniste Jasmin » était soumise aux enchères à Neuilly au mois de mars de la même année.

    “Important cabinet à ressaut central en marqueterie de bois de couleur, dans des encadrements en ébène à décor de vases fleuris, mascaron et branchages dans le goût de Jasmin ; il ouvre à six tiroirs et trois portes découvrant de petits tiroirs ; l’entablement formé de huit colonnes réuni par une base et terminé par des pieds griffés. En partie du XVIIᵉ siècle.”
H. 1,91 m, L. 1,66 m, P. 0,60 m. Drouot 1978.
    “Important cabinet à ressaut central en marqueterie de bois de couleur, dans des encadrements en ébène à décor de vases fleuris, mascaron et branchages dans le goût de Jasmin ; il ouvre à six tiroirs et trois portes découvrant de petits tiroirs ; l’entablement formé de huit colonnes réuni par une base et terminé par des pieds griffés. En partie du XVIIᵉ siècle.” H. 1,91 m, L. 1,66 m, P. 0,60 m. Drouot 1978.

    À partir de 1989, Jasmin, faisant toujours recette, figurait encore dans la légende des catalogues mais redevint un nom commun. Plusieurs meubles passèrent à Drouot “avec rinceaux d’ivoire à fleurs de jasmin” en juin, décembre 1989 et février 1990. Depuis, toutes les estampilles ont disparu et ces meubles “à fleurs de jasmin” ont retrouvé leur anonymat (hôtel Georges V, avril 1990).

    “Commode en placage d’olivier, encadrements en palissandre avec filets de buis. Très riche marqueterie de bois de houx, charme, tulipier, sycomore, buis et poirier, teints et ombrés sur un fond tabac. Le plateau est à décor de paniers fleuris, mascarons et branchages fleuris. Les tiroirs sont ornés de branchages fleuris, feuilles d’acanthe et fleurs de jasmin, les côtés de branchages fleuris pris dans un losange. Elle ouvre à trois rangs de tiroirs et repose sur des pieds boules. Premier tiers du XVIIIᵉ siècle. Cette commode peut être attribuée à l’ébéniste dit Jasmin.”
H. 87 cm, L. 114 cm, P. 59 cm. Neuilly 1989.
    “Commode en placage d’olivier, encadrements en palissandre avec filets de buis. Très riche marqueterie de bois de houx, charme, tulipier, sycomore, buis et poirier, teints et ombrés sur un fond tabac. Le plateau est à décor de paniers fleuris, mascarons et branchages fleuris. Les tiroirs sont ornés de branchages fleuris, feuilles d’acanthe et fleurs de jasmin, les côtés de branchages fleuris pris dans un losange. Elle ouvre à trois rangs de tiroirs et repose sur des pieds boules. Premier tiers du XVIIIᵉ siècle. Cette commode peut être attribuée à l’ébéniste dit Jasmin.” H. 87 cm, L. 114 cm, P. 59 cm. Neuilly 1989.
    “Commode à façade légèrement galbée, ouvrant par trois tiroirs ; elle est en bois de placage marqueté de bois indigène avec fleurs, feuillages, couronnes et vases sur les côtés, avec rehauts d’ivoire à fleurs de jasmin. Montants arrondis, petits pieds (planches de dessus refaites). Époque Louis XIV. Dessus de marbre brèche rose.”
Présentée à Zurich en 1989 sans aucune indication précise concernant les fleurs de jasmin. Puis représentée à Drouot en 1990.
H. 0,89 m, L. 1,28 m, P. 0,67 m.
    “Commode à façade légèrement galbée, ouvrant par trois tiroirs ; elle est en bois de placage marqueté de bois indigène avec fleurs, feuillages, couronnes et vases sur les côtés, avec rehauts d’ivoire à fleurs de jasmin. Montants arrondis, petits pieds (planches de dessus refaites). Époque Louis XIV. Dessus de marbre brèche rose.” Présentée à Zurich en 1989 sans aucune indication précise concernant les fleurs de jasmin. Puis représentée à Drouot en 1990. H. 0,89 m, L. 1,28 m, P. 0,67 m.

    Une question restait cependant en suspens : l’ébéniste Jasmin avait-il existé ? Dans l’affirmative, quand avait-il exercé ? Notre enquête nous transporta jusqu’aux archives des Arts Décoratifs en consultant au passage l’ouvrage de J.F. Salverte : aucun ébéniste se nommant Jasmin n’était connu au XVIIᵉ comme au XVIIIᵉ siècle.

    En conclusion, Jasmin fut créé de toutes pièces vers 1965, certainement par erreur en traduisant un catalogue étranger. La surenchère suivit jusqu’en 1986 et il fallut tout de même plus de cinq ans pour qu’elle cessât sans scandale ni coup d’éclats de la presse. Et, dans cette histoire, l’amateur qui s’est porté acquéreur d’un meuble de “Jasmin” a-t-il été victime d’une moins-value ? Certainement pas, car à part un ou deux cas isolés, ces meubles de marqueterie de fleurs de jasmin se sont vendus à leur cote pour l’époque.

    Bureau Mazarin présenté à Monaco en 1984, attribué à Jasmin.
Représenté en 1990 au George V comme “important et rare bureau plat Mazarin, en placage d’ébène, palissandre, bois indigène et ivoire, marqueté sur le dessus, le piétement, le devant et les deux côtés de larges réserves mouvementées avec vases, panier, bouquets de fleurs et de feuillages, rinceaux et fleurs de jasmin. Époque Louis XIV.”
H. 0,81 m, L. 1,17 m, P. 0,675 m.
    Bureau Mazarin présenté à Monaco en 1984, attribué à Jasmin. Représenté en 1990 au George V comme “important et rare bureau plat Mazarin, en placage d’ébène, palissandre, bois indigène et ivoire, marqueté sur le dessus, le piétement, le devant et les deux côtés de larges réserves mouvementées avec vases, panier, bouquets de fleurs et de feuillages, rinceaux et fleurs de jasmin. Époque Louis XIV.” H. 0,81 m, L. 1,17 m, P. 0,675 m.
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